• L’état d’urgence permanent

    L'état d'urgence permanent



    L'essayiste et urbaniste, Paul Virilio  publie «Ville panique» et parle de l'imposture de la «guerre préventive», du chaos urbain et des nouveaux visages du terrorisme

    La nouvelle guerre d'Irak nous oblige à changer notre façon de regarder la guerre. La guerre du Golfe est un conflit encore classique. Il y a bien sûr le pool CNN-Pentagone qui se met en place, le contrôle de l'information par les militaires, mais ce sont des missiles à l'ancienne qu'on déverse sur l'Irak. La vraie rupture aujourd'hui est flagrante: la guerre d'Irak est une guerre truquée de A à Z. Le traitement de l'information a été totalement théâtral: escamotage à vue de la Garde républicaine par exemple. Nous avons assisté à la naissance de l'infowar, de la guerre de l'information considérée comme une guerre au réel, une déréalisation tous azimuts où l'arme de communication massive est stratégiquement supérieure à l'arme de destruction massive.

    A l'instar de la matière, la guerre aujourd'hui possède trois dimensions: la masse, l'énergie et l'information. Il y a bien trois formes historiques de la guerre: la guerre de masse - les bataillons et les chars -, la guerre de l'énergie - de la poudre à l'arme atomique - et la guerre de l'information. On vient d'entrer ainsi dans la troisième dimension. L'infowar dépasse complètement les techniques de propagande. On est aujourd'hui dans le truquage, la déréalisation de l'événement guerrier. Les fameux bunkers de Saddam Hussein se sont réduits à un seul trou, où on l'a capturé. Les tunnels à la James Bond de Ben Laden en Afghanistan n'étaient en fait que des grottes. On ne sait jamais rien dans cette guerre. On est soudain devant une accélération de la réalité même, une forme panique de la perception des événements qui détruisent notre sens de l'orientation, autrement dit notre vision du monde.
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    La guerre préventive de George W. Bush est un acte panique du Pentagone. Ce dernier agit contre le terrorisme de masse comme la cavalerie polonaise chargeant à la lance les chars allemands. Les super-porte-avions déployés dans le golfe Persique ne servent à rien dans un tel conflit. La guerre préventive est en fait une guerre perdue d'avance. Attaquer préventivement prouve qu'on n'est pas sûr de soi. C'est comme une preuve de faiblesse. L'Amérique en son hyperpuissance est en fait impuissante par rapport à la nouveauté de l'événement stratégique. La métrostratégie a remplacé la géostratégie. Le lieu de la guerre moderne est devenu progressivement la cité: c'est le bombardement des grandes villes. C'est dans les mégapoles que s'est concentrée la richesse, mais aussi la fragilité, du progrès. La métropolitique de la terreur se substitue à la géopolitique de la grandeur.
    Avec le terrorisme de masse on perd tout: on perd la déclaration de guerre et la définition de l'ennemi. Comment gagner une guerre dont on ne connaît pas l'ennemi? Aujourd'hui les attentats sont anonymes, non revendiqués et suicidaires. Les terroristes en dépit de leur combat religieux ne revendiquent rien, sauf la fin, y compris la leur. Il ne faut pas croire à l'apocalypse ni à la fin de l'Histoire, mais à la fin de la géographie. Le grand accident du xxesiècle c'est la compression spatiale et temporelle; c'est l'unité de temps et de lieu dans un espace restreint: la ville. On est dans une situation de clôture du champ. Il faut rappeler qu'il n'y a pas de guerre sans champ d'opérations. Le champ a disparu. La guerre géostratégique avec ses manœuvres machiavéliques ne se résume plus qu'à des coups de force, des putschs. Les terroristes sont des putschistes. Ils font un coup et se retirent. On est entré dans l'ère de l'inouï. Faire l'événement, qu'on le veuille ou non, c'est désormais provoquer un accident.

    Nous avons connu trois horizons d'attente dans la période moderne. La révolution et la grande guerre sont les deux horizons aujourd'hui dépassés. En revanche, la perspective de l'accident écolo-eschatologique, dont les pannes d'électricité dans les villes et les épidémies, est constante. Les politiques ne sont pas préparés à faire face aux grands accidents. Les terroristes le savent et en jouent car ils se revendiquent comme maîtres de l'accident. On va ainsi irrésistiblement vers la globalisation du chaos. Le monde est trop petit pour le progrès. La mondialisation est notre ultime clôture. Les pensées politiques ne sont pas prêtes à limiter le progrès tant elles sont obsédées par l'expansion du bonheur et des biens. Elles refusent de faire face à la forclusion. Il y a eu deux personnages de notre histoire anthropologique. Le prédateur sous toutes ses formes, dont le capitalisme est sans doute l'expression la plus intelligente, et le producteur. Un troisième personnage est en train d'apparaître: l'exterminateur. Le terroriste kamikaze appartient à ce troisième type. Avec le terrorisme nous sommes entrés dans l'ère de la guerre sans fin, aux deux sens du mot. Ainsi désormais, sans distance et sans délai, l'état d'urgence se généralise. Nous ne pouvons plus attendre car l'absence de délais nous dépouille de la souveraineté que nous conférait, jadis, l'immensité des continents. Il nous faut être en état d'alerte permanente pour un accident toujours possible, toujours annoncé et toujours reporté. Nous sommes entrés dans une situation qui est sans référence historique. C'est une situation hystérique. D'où l'émergence du mot panique. Le ministère de la Peur remplace peu à peu le ministère de la Guerre et de la Défense. Le plus fort sera, s'il veut justifier son autorité, celui qui fera le plus peur.
    Aujourd'hui ce qui personnellement me fait le plus peur c'est notre manque de réactions face à ce nouvel inouï. Il faut apprendre à penser l'impensable. Les penseurs que j'estime et aime, par crainte d'être accusés de pessimistes ou de réactionnaires, refusent de regarder la méduse en face. Le malheur, pourrait-on dire en détournant Saint-Just, est une idée neuve dans le monde.

    Le grand échec de l'humanité, la vraie catastrophe, l'accident intégral, c'est la ville. Le chaos urbain. Tout se joue maintenant dans la concentration métropolitaine. Ce n'est plus simplement la guerre qui se déplace de la campagne à la ville, c'est la gestion de l'économie qui se fait en temps réel. Le temps réel n'a plus besoin d'espace réel. Il suffit d'un écran et d'un branchement. L'interactivité est à l'information ce que la radioactivité est à l'énergie. Quand on nous parle de décentralisation ou d'élargissement de l'Europe, j'ai envie de répondre : Quand est-ce qu'on parlera de chronopolitique, de la politique de l'instantanéité, de l'ubiquité et de l'immédiateté ? Cette politique qui joue sur l'accélération de la réalité.
    Personne n'est capable de concevoir la ville du futur parce qu'on est entré dans le système du sixième continent : le continent virtuel. L'avenir de la ville c'est sans doute des bidonvilles et des tours. Habiter dans des tours c'est se rendre inaccessible. On va assister à une reféodalisation de la ville, au sens où le château fort était l'architecture du tyran. Les villes seront des donjons dominant des bidonvilles. Le grand danger contemporain c'est que le sentiment d'angoisse est en train de modifier de l'intérieur la démocratie. La démocratie était liée à la standardisation de l'opinion. De ce point de vue, elle est fille de la révolution industrielle, c'est-à-dire la reproduction à l'identique de produits mais aussi d'opinions. Aujourd'hui nous vivons live la synchronisation des émotions. Et les émotions sont adémocratiques, avec un a privatif. La synchronisation des émotions c'est la porte
    ouverte à un mysticisme panique et hystérique dont les guerres de religion actuelles sont les mauvais signes. Mon espérance est pourtant
    intacte. Je choisis l'espérance contre toute espérance.
    Quels sont les trois livres que je choisirais pour mon île ou ma ville déserte ? Sans hésiter, les Ecritures et la Bible. Tout Kafka, car il est pour moi le prophète laïque qui a le mieux éclairé le xxe siècle. Et quelques livres de Joseph Roth, cet écrivain autrichien mort à Paris en 1939. En particulier « la Marche de Radetzky », « le Poids de la grâce » et « la Fuite sans fin ». La fuite sans fin ? Quelle meilleure définition de notre monde ?

    Né en 1932 à Paris, Paul Virilio, urbaniste et essayiste, spécialiste des questions stratégiques concernant les nouvelles technologies, est professeur émérite à l'Ecole spéciale d'Architecture. Il a publié aux Ed. Galilée « Vitesse et politique », « l'Insécurité du territoire », « Stratégie de la déception ». « Ville panique. Ailleurs commence ici » vient de sortir chez le même éditeur.

     
     
    Le Nouvel Observateur, Semaine du jeudi 26 février 2004 - n°2051 - Réflexions


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