• Origines, philosophie, valeurs en hausse...


    Tout ce qu'il faut savoir sur le vintage



    Longtemps réservé à quelques initiés, il connaît aujourd'hui un extraordinaire engouement, au détriment parfois de son authenticité. En 12 questions, petit précis à l'attention de ceux qui adorent faire du neuf avec du vieux...

    <script language="JavaScript"></script>Que signifie le mot «vintage»?

    D'origine anglaise, ce mot a d'abord servi à qualifier un millésime ancien de référence pour des spiritueux ou des vins, comme le porto. Par extension, il s'est appliqué à des vêtements et accessoires de mode anciens, des voitures de collection, des photographies et du mobilier design, de l'après-guerre jusqu'aux années 1980. Le Dictionnaire international de la mode (1), ouvrage de référence qui vient d'être réédité, affine cette définition: «Le terme vintage a fini par désigner tout un jeu d'apparences utilisant des vêtements anciens, du mélange de fripes et de vêtements neufs portés au quotidien jusqu'aux pièces exceptionnelles.» Bref, le vintage bien compris ne doit jamais être porté des pieds à la tête comme un costume d'époque. Il impose un subtil mélange de styles, pour n'en créer finalement qu'un seul: le sien. Ceci est vrai en mode comme en décoration.


    Actuellement, pas une photo de mode, pas une expo, pas un article sans que le mot soit employé. Pourquoi une telle frénésie?


    Attention, le vintage n'est pas né d'aujourd'hui. Dans les années 1970 déjà, on allait chiner aux puces des robes des années 1940 et 1950, mais tout ceci est longtemps resté réservé à un cercle d'initiés. Synonyme de seconde vie, le vintage nécessite en effet de posséder une vraie culture de mode pour repérer les pièces intéressantes et savoir les associer. Selon Katy Rodriguez, du magasin Resurrection, à Los Angeles, ce sont les top models comme Naomi Campbell et Kate Moss qui ont plus largement ouvert la voie, dans les années 1990, en portant des vêtements vintage lors d'événements officiels. Mais c'est en 2001 que le phénomène a véritablement explosé, avec l'apparition de Julia Roberts à la cérémonie des Oscars, portant une robe Valentino millésimée 1992. L'événement a jeté un premier pavé dans la mare du luxe et donné le coup d'envoi d'une véritable folie. Rapidement, toutes les stars s'y sont mises: Demi Moore, Winona Ryder, Nicole Kidman, Sarah Jessica Parker ou Jennifer Lopez, arborant voilà peu une robe Valentino 1967 précédemment vue sur Jackie Kennedy.


    Le vintage ne concerne-t-il que des marques de luxe?

    Pas seulement, comme en témoigne l'aventure des jeans Levi's. Au début des années 1970, la marque décide de modifier sa fameuse étiquette (tab) cousue sur la poche arrière droite, ramenant le graphisme du «e» de Levi's de majuscule à minuscule. Un détail pour le grand public, une révolution pour les aficionados, qui baptisent «Big E» les 501 antérieurs à 1971. Ce sera la première datation officielle d'un vêtement n'étant pas issu de la couture. Le vintage concerne donc non seulement le luxe, mais aussi «des griffes pérennes qui font référence, des vêtements ou des accessoires au moins vieux de vingt ans et portables aujourd'hui», comme le précise Jean-Marc Loubier, PDG de Celine. Une pérennité qui en fait désormais les nouveaux basiques, offrant la garantie d'être à la mode partout, sans jamais se tromper. Et, actuellement, le phénomène s'exporte partout dans le monde, de Londres à Paris, de New York à Los Angeles ou à Tokyo.


    Porter des vêtements des années 1950 ou 1960, n'est-ce pas aussi une manière de refuser la mode du moment?

    C'est en tout cas une façon de ne pas en suivre tous les diktats. Certains aficionados ont d'ailleurs porté le vintage sur le terrain militant, comme l'Italien Antonio Annichiarico, avec sa marque Rifiuto speciale (Rejet industriel). Un véritable «programme vestimentaire», dont tous les vêtements cousus main à partir de tissus récupérés sont frappés de ce slogan. Lancé comme une protestation émanant du Sud à l'encontre du Nord, Rifiuto speciale exprime l'envie d'éthique et, comme le souligne Cristina Morozzi, grande figure milanaise de la mode et du design, une «nouvelle dignité stylistique». Comprendre le refus des panoplies imposées, des logos, des total look, des marques sandwichs. Bref, une réaction à l'uniformité et à la globalité. Ce qui hisse le vintage au rang d'un postulat et d'un engagement personnel à la manière des tee-shirts manifestes post-soixante-huitards. Le support a changé, mais le procédé reste le même.


    Où acheter aujourd'hui cette «contre-mode»?

    Sous le marteau des commissaires-priseurs, les noms du vintage sont évidemment ceux de la couture et du prêt-à-porter de luxe: Hermès, Chanel, Yves Saint Laurent, Givenchy, Balenciaga, Christian Dior... Toutes les maisons de vente s'y sont mises, avec en coulisse et quasi monopole, le cabinet d'expertises D. Chombert et F. Sternbach. C'est grâce à l'action de Françoise Sternbach, venue du prêt-à-porter, et de Dominique Chombert, fille du grand fourreur, que le vintage a été introduit à Drouot voilà quelques années. Ce sont elles qui ont imposé les ventes à thème: bagages et accessoires signés, fourrures et cuirs griffés, bijoux de fantaisie couture, et jusqu'à la récente vente de la collection Mademoiselle Catherine Deneuve... Toutes ces pièces, des sacs aux bracelets, faisant sans exception l'objet d'une datation. Mais, entre estimations, mises à prix et adjudications, mieux vaut avoir le portefeuille bien accroché. Estimée 600 €, une robe haute couture Madame Grès millésime 1970 a été récemment adjugée 1 500 €. Des chemisiers Saint Laurent Rive gauche, estimés entre 50 et 80 €, se sont envolés à 400.


    Mais il y a aussi les puces et des boutiques spécialisées?

    On peut toujours s'approvisionner sur les stands spécialisés des marchés aux puces de Saint-Ouen, à Paris, ou ceux de Portobello, à Londres. Les prix y ont monté en flèche, mais restent toujours inférieurs à ceux qui sont pratiqués dans les nombreuses boutiques que l'on voit fleurir un peu partout, jonglant entre la fripe et le dépôt-vente. N'oublions pas non plus les grands magasins: Bon Marché, Samaritaine ou Galeries Lafayette, qui consacrent désormais de larges espaces au phénomène, réunissant vêtements, accessoires et objets de déco. Mais, en la matière, les meilleures adresses restent les boutiques ultrapointues dont le travail de recherche et de sélection visionnaire (il en faut pour le vintage) garantit un haut niveau de qualité. Les plus fameuses? Didier Ludot, à Paris, ou les boutiques Decades et Lily & Cie, à Los Angeles, la dernière étant un peu une chapelle exclusive où n'entre pas qui veut...


    Le vintage est-il aussi un nouveau dandysme au masculin?

    Influencés par la vintage attitude de leurs compagnes, attentifs aux discours prônant le refus des marques et effrayés par la hausse décourageante des prix, les hommes sont en effet allés fouiller, à leur tour, dans leurs armoires. Peut-être avec plus de discernement que par le passé. Hier encore circonscrit aux blousons teddy, aux smokings lustrés, aux chemisettes à carreaux Arrow et aux vestiaires militaires désarmés, donc à la fripe, le vintage masculin se focalise désormais sur les cravates de marque (années 1940 à 1980, vendues entre 10 et 20 €), les costumes anglais à rayures tennis, les vestes en cashmere coloré Etro, mais aussi quelques pièces de Cardin et de Ted Lapidus (autour de 350 €), des chemises «spaghetti» Paul Smith, ou quelques pièces en maille Marithé & François Girbaud.


    De quelle époque datent les pièces majeures?

    Né plus tard, le vintage au masculin englobe également des pièces plus récentes, de dix ans d'âge seulement: boutons de manchettes, maillots de bain, baskets, petite maroquinerie Gucci et premières lunettes Alain Mikli. Chose amusante, il arrive aussi que ce vintage au masculin devienne une source d'inspiration. Chineur invétéré, le créateur de mode Marc Le Bihan a ainsi déniché aux puces de Saint-Ouen un costume ayant appartenu à Man Ray, l'étiquette du tailleur étant formelle à ce sujet. Copié, reproduit, ce costume culte est devenu une pièce maîtresse de ses collections...


    Côté design, l'engouement est-il le même?

    Après la mode, le vintage s'est emparé de l'univers de la décoration selon les mêmes principes. Il fut «réveillé» voilà déjà vingt ans par les marchands éclairés des puces de Clignancourt et les galeristes visionnaires de Paris, Milan, Londres et Copenhague, titillant l'intérêt des collectionneurs pour Jean Prouvé, Charlotte Perriand ou Hans Wegner. Dans les années 1990, Peter et Deborah Keresztury ont institutionnalisé le «vintage western», organisant les vintage fashion shows de San Francisco, où s'exposaient mobilier, arts de la table, céramique, tapis, tissus d'ameublement et verrerie décorative des années 1940 à 1960, produits en série pour le marché américain ou importés de Scandinavie et d'Italie. Principalement focalisé sur le design allant de l'après-guerre au début des années 1980, ce vintage a labélisé dans un même élan meubles, luminaires, électroménager, vaisselle, accessoires de bureau et de cuisine... Et l'impact a été tel que la plupart des fabricants ont réédité leurs références de design historique. Seules des différences appuyées de traitement (peinture, couleur, détails techniques) permettent aujourd'hui de les différencier des originaux.


    Les reproductions font-elles aussi partie de cet univers?

    Absolument. Certaines pièces, comme la chaise Barcelona, de Mies van der Rohe, créée en 1929, et le fauteuil Wassily, dessiné par Marcel Breuer en 1925, ont été respectivement reproduits en 1948 et en 1958 par Knoll. La fameuse chaise longue LC4, dessinée en 1928 par Le Corbusier-Jeanneret-Perriand, est produite à nouveau par Cassina depuis 1965. C'est alors la règle de la première série qui prévaut. Ce qui implique une connaissance approfondie du design, un œil aiguisé et... un compte en banque bien fourni.

    Si vous n'êtes pas si puriste, vous pouvez vous contenter de ce que les amateurs appellent le «vintage neuf», soit tous les sièges, meubles ou luminaires produits sans discontinuité depuis leur création. Ainsi les sièges Tulip, d'Eero Saarinen, chez Knoll, ou la plupart des fauteuils de Pierre Paulin chez Artifort.


    La folie touche-t-elle d'autres domaines?

    Tous les secteurs du design sont concernés. Les premiers téléphones portables Motorola StarTac (autour de 50 €) sont désormais très prisés, tout comme les premiers Walkman Sony, les téléviseurs italiens Brionvega ou les écrans Téléavia dessinés par Roger Tallon (autour de 500 €) et les chaines hi-fi BeoSound de Bang & Olufsen, cette marque organisant elle-même son propre circuit auprès des galeries spécialisées dans le vintage 1970. Et, tout comme le vêtement vintage doit être porté pour mériter son rang, le design doit s'intégrer au logis pour échapper à la muséification. Dans son édition de janvier 2005, le magazine Antiquités Brocante consacrait pas moins de 16 pages au mobilier 1950, prônant son adaptation à la déco d'aujourd'hui.


    Le vintage a donc de beaux jours devant lui?

    Le vintage représente un jalon de mémoire. Ces objets s'inscrivent dans l'époque comme les maillons d'une longue chaîne affective, au même titre que les meubles hérités de nos grands-parents. En fait, quand il ne fait pas l'objet d'une spéculation imbécile, le vintage est un parfait exemple de réinsertion. On n'a donc pas fini de chiner...

    par Pierre Léonforté

    (1) Dictionnaire international de la mode, éd. du Regard.

    L'Express du 21/02/2005


    http://www.lexpress.fr/mag/tendances/dossier/mode/dossier.asp?ida=431729

    L'Express du 21/02/2005
    Michel Maffesoli
    «Le vintage, une expression du postmodernisme?»

    par Pierre Léonforté



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    Professeur de sociologie à la Sorbonne, Michel Maffesoli est aussi l'auteur d'un récent ouvrage (1) où il analyse les formes de la postmodernité. «Tournée vers le futur et véritable pulsion vers l'avenir, la modernité fut aussi un processus de massification. En revanche, la postmodernité se trouve marquée par un retour à l'archaïsme, aux tribus, un attachement au passé, au dépassé, au fondamental. Cela se manifeste notamment par une façon de s'habiller et de se meubler.» Le vintage, expression majeure du postmodernisme? «J'observe que la grande caractéristique des sociétés postmodernes est le patchwork, le sampling, qui recomposent la mode, la décoration, les idées, la musique, les religions. Vraies ou fausses, là n'est pas la question, les valeurs de qualité et de collection qui prédominent impliquent le qualitatif de l'existence.»



    (1) Le Rythme de la vie. La Table ronde, 220 p., 18 €.

    http://www.lexpress.fr/mag/tendances/dossier/mode/dossier.asp?ida=431733

    L'Express du 21/02/2005
    Elisabeth de Sauverzac
    «Une tête chercheuse»

    par Pierre Léonforté



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    L'Express du 21/02/2005
    Nos adresses préférées

    par Pierre Léonforté

    Côté mode :


    La Belle Epoque

    Le vestiaire de Philippe Travers est une mine de petits prix qui sait aussi ménager ses effets griffés. Dans une foule de robes années 1950 anonymes (de 80 à 150 euros), on distinguera un manteau Christian Dior en shantung de 1953 à 520 €.
    10, rue de Poitou, Paris (IIIe), 06-80-77-71-32.


    Chez Mamie

    Brigitte (que l'on appelle «Mamie») est l'adresse préférée des costumiers et des collectionneurs. Ici, rien n'est griffé mais tout est ancien. Pour 50, on s'offre un sac et, pour 70 euros, une paire de chaussures et une robe.
    73, rue de Rochechouart, Paris (IXe), 01-42-82-09-98.
    Gabrielle Geppert
    Sous les arcades des jardins du Palais-Royal une boutique très branché, 31 galerie Montpensier, Jardins du Palais Royal , Paris 75001 , T: +33 6 22 92 53 25


    Didier Ludot

    Sous les arcades des jardins du Palais-Royal, l'antiquaire de la mode met la barre très haut mais propose, à partir de 500 €, des tailleurs Carven ou Cardin. Pour un tailleur Chanel, compter 1 200 euros. Moins ruineuses, une robe Lacroix à 650 € ou une robe d'été Alaïa à 450 € font tomber la fièvre.
    20, galerie de Montpensier, Paris (Ier), 01-42-96-06-56.
    http://www.didierludot.com 
    Installé sous les arcades du Palais-Royal, ce pionnier précise d'emblée sa définition du phénomène : «Le vintage doit avant tout être portable, sinon, c'est du costume! Pour être vintage, un vêtement doit être rare, de grande qualité, dans son état originel et inscrit dans l'une des tendances du jour. Il doit aussi représenter le talent de son créateur et former un témoignage de mode.

    En ce qui me concerne, poursuit-il, je n'établis plus aucune distinction entre un vêtement vintage et un vêtement de collection. Mes clientes, Demi Moore et Jane Seymour en tête, portent ce qu'elles m'achètent, et je recherche autant du Poiret des années 1920 que du Dior 2004 par Galliano ou du Jean-Paul Gaultier. La création contemporaine, quand elle est exceptionnelle, fixe un moment de mode et laisse envisager son héritage.» Et Didier Ludot d'énoncer les valeurs à la hausse: Yves Saint Laurent (depuis son départ), Christian Lacroix (actualité oblige), Madame Grès, Marcel Rochas (très difficile à trouver), Hussein Chalayan (déjà!), Montana, Mugler et Alaïa. A la baisse: Carven, Balmain, Féraud, Scherrer. Jusqu'à ce qu'une nouvelle tendance les remette au goût du jour...


    Iglaïne

    Dominique Cesselin brasse du chiffon vintage, anonyme ou de marque: 105 pour une jupe Alaïa, 130 € pour une jupe Mugler des années 1980 et 15 euros pour une cravate.
    12, rue de la Grande-Truanderie, Paris (Ier), 01-42-36-19-91.


    Quidam de Revel

    Respectivement historienne de l'art et antiquaire, Emmanuelle Chesnel et Philippe Harros explorent la planète vintage, griffée ou non, avec, entre autres trouvailles, des sandales strassées Andrew Geller à 140, une veste en velours YSL à 330 euros ou une aumônière en jersey tressée anonyme à 150 €.
    24 et 26, rue de Poitou, Paris (IIIe), 01-42-71-37-07.


    Troc en ville

    Situé dans le quartier des antiquaires, ce dépôt-vente est plein à craquer de références vintage avec des tailleurs Saint Laurent des années 1980 en soie à partir de 250 euros et des tailleurs Chanel à 680 €.
    1, rue Edmond-Rostand, Marseille (VIe), 04-91-53-09-63.


    Wochdom

    Avec deux boutiques, l'une consacrée aux vêtements et l'autre aux accessoires, Rudy Cohen règne ici sur un mini-empire des années 1920 à 1990. Courrèges, Lanvin, Féraud, Ungaro, Léonard et Pucci aux rayons femme (robes de 70 à 150 euros), costumes Lapidus seventies (100 €), chemises Saks et tenues d'escrime 1890 aux rayons homme.
    69 et 72, rue Condorcet, Paris (IXe), 01-53-21-09-02.


    Côté déco :


    La Corbeille

    Spécialisé dans le mobilier des années 1950 à 1970, Fabien Bonillo mêle au vintage des objets contemporains: un bureau Raymond Loewy à 1 500 euros, une suspension Verner Panton en nacre à 450 euros ou les chaises Diamond de Bertoia produites par Knoll à 220 euros pièce.
    5, passage du Grand-Cerf, Paris (IIe), 01-53-40-78-77.
    http://www.lacorbeille.fr


    Dog-Dream on Gallery

    200 mètres carrés de design des années 1950 et 1970: fauteuils Plattner en excellent état pour 1 200 euros, chaînes hi-fi B & O, radioréveils Braun dessinés par le grand Dieter Ram (35 euros), téléviseurs Algol de Brionvega (300 €) et mange-disques pop à gogo (40)0.
    70, boulevard Beaumarchais, Paris (XIe), 01-43-38-50-25.


    Ebene

    Marie-Pierre Vallet concentre dans un minuscule espace du mobilier danois (ensemble de tables gigognes à 270 euros), de la vaisselle scandinave (service de table norvégien à 250 euros) et quelques pépites, comme ce vase en céramique Vallauris de Roger Capron à 150 euros.
    1, rue des Abbesses, Paris (XVIIIe), 01-42-58-43-26.


    Galerie Christine Diegoni

    Réputée pour sa collection de mobilier américain et de luminaires italiens, cette antiquaire sait raison garder en matière de prix: 750 euros le fauteuil Eames en fibre de verre (première série), 1 500  euros la table impeccable de George Nelson. Les lampes de Gino Sarfatti, dont la cote est effervescente, clignotent à partir de 450 euros.
    47 ter, rue d'Orsel, Paris (XVIIIe), 01-42-64-69-48.


    Galerie Dansk

    Design scandinave chez Merete et Jean-Loup Basset, qui proposent un vintage impeccablement conservé: suspension Flower Pot de Verner Panton première série (250 euros), fauteuil Ouef d'Arne Jacobsen (7 000 euros) ou coquetier de Sigvard Bernadotte (15 euros).
    31, rue Charlot, Paris (IIIe), 01-42-71-45-95.


    Galerie Vintage

    Charles Eames, Charlotte Perriand, Jean Prouvé, George Nelson pour les références historiques, Gaetano Pesce, Garouste et Bonetti pour la caution arty contemporaine: animée par la jeune Fiona Salanic, cette galerie haut de gamme occupe depuis sa récente ouverture une jolie place dans le circuit des collectionneurs.
    8, rue des Saints-Pères, Paris (VIIe), 01-42-96-27-47.
    http://www.vintagegallery.net/


    Salle Raspail

    Patricia Foucher et Xavier Lelong disposent des 400 mètres carrés de ce dépôt-vente délibérément orienté vers le vintage signé. En état de conservation parfait ou «dans leur jus», sièges, tables et luminaires filent de 100 à 1 000 euros.
    224, boulevard Raspail, Paris (XIVe), 01-56-54-11-90.


    Schmock Broc

    Voilà près de vingt-cinq ans qu'Anne-Marie Otte peaufine une brocante qu'on ne qualifiait pas encore de vintage: bijoux des années 1940 à 1970 (de 15 à 300 euros), luminaires chromés à foison (à partir de 100 euros), fauteuil Concorde de Pierre Paulin (1 100 euros).
    15, rue Racine, Paris (VIe), 01-46-33-79-98.


    Studio 19

    Cette galerie marseillaise fait une belle place aux arts de la table scandinaves (verrerie à partir de 20 €), aux petits meubles (table basse anonyme à 280 euros) et aux ensembles (table et deux sièges de Geoffrey Harcourt pour Artifort à 1 500 euros).
    19, rue Saint-Jacques, Marseille (VIe), 04-91-53-35-67.


    Vingtième Siècle/Ract-Madoux

    La maison de Bruno Ract-Madoux met en situation sur deux étages les meubles, luminaires, tapis et papiers peints Knoll, Paulin, Mourgue... Tous les prix.
    5, impasse Simon, Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis), 01-49-45-11-09 (2e entrée du marché Paul-Bert, continuation de l'allée 6).
    Créatrice de costumes pour l'opéra et pour le théâtre, Elisabeth de Sauverzac est une professionnelle du vintage, dont elle explore les tendances, des années 1920 à 1970, afin de composer des costumes d'époque capables de supporter les tensions du jeu et des gestes. Pour cela, elle écume toutes les boutiques spécialisées, de chez Mamie à Quidam de Revel, en passant par les puces de Saint-Ouen, «pour les chaussures 1970».


    En marge de ces explorations ciblées, Elisabeth de Sauverzac, qui ne rate pas une occasion de porter l'un ou l'autre des nombreux manteaux 1950 qu'elle achète au gré de ses recherches et sur des coups de cœur, trace le vrai profil de la «vintageuse»: «Une acheteuse à tiroirs qui parle plus de jeu que de spéculation, qui se comportera plus en tête chercheuse affranchie qu'en fashion brebis suiveuse.»

    30 commentaires

  • "La Haute Facture" pousse les meubles


    Une dizaine d'éditeurs de mobilier et d'objets associent leurs savoir-faire pour créer une "haute couture de la déco et du design".

    (1) Les éditeurs de la Haute Facture contemporaine française, soutenus par le ministère de l'Industrie (PME), sont adhérents de l'Unifa (Union nationale des industries françaises de l'ameublement) et bénéficient de l'aide du Via (valorisation de l'innovation dans l'ameublement) : l'appellation «Haute Facture» revient à Gérard Laizé, directeur de cette institution.

    La haute facture regroupe: Guillaume Vincent. Michael Wagner & Laurent Charles. Philippe Coudray. Christophe Delcourt. Nicolas Aubagnac. Régis Mathieu. Philippe Parent. Xavier Dohr. Sylvie Coquet. Domeau & Pérès.
    Prochaine exposition au Via, en mai 2005.
    29-33, avenue Daumesnil, 75012. 01 46 28 11 11.

    Ronze, velours, macassar ; méthacrylate, fibre de verre, résine de synthèse... Au Salon du meuble ou à la dernière Biennale des éditeurs de la décoration, en janvier, les matériaux les plus anciens ou les plus technologiques, les formes les plus différentes cohabitaient sur le stand des éditeurs de la Haute Facture contemporaine française. C'est sous cette appellation que décorateurs, stylistes, designers, artisans et fabricants de dix petites maisons différentes ont réuni leurs forces, dans une association qui se veut la haute couture de la déco et du design. (1)

    Philippe Parent, décorateur et président de ce jeune «club», depuis longtemps attaché «à la part contemporaine que l'on peut extraire de la tradition des métiers d'art», explique que «ce groupement est d'abord un stimulant économique pour les éditeurs que nous sommes, c'est-à-dire des professionnels qui vendent leurs pièces, qui ont un catalogue international et l'entreprise commerciale qui suit. Nous nous donnons de la visibilité. En aucun cas, il s'agit d'une chapelle stylistique. C'est pour créer une émulation entre nous, et des liens entre nos différents domaines». Entre mobilier, luminaires, art de la table, tissus, tapis...

    Grâce à ce tremplin, le décorateur Xavier Dohr entend dépoussiérer tout ce qui, dans le vocable «savoir-faire», renvoie injustement à un artisanat désuet, aux styles (Louis XV, Empire...) si résistants en France. Avec un credo social. «Il faut sauver les ateliers d'artisans très performants, défend-t-il. Il n'y a pas que des tape-clous ! Nous regrouper, c'est défendre l'excellence de leurs mises en oeuvre, et le haut de gamme que nous pratiquons grâce à eux. Un meuble a besoin d'un concepteur, mais aussi de cinq à six artisans.»

    Hors tendances, ces pièces de haute facture s'adressent bien sûr à une clientèle aisée mais que Xavier Dohr estime «rajeunie», qui en a assez du total look ­ tout design ou pur style, tout standard ou tout copie. Et qui pratique les mélanges, attend du sur-mesure, aspire à une identité personnelle, à travers un créateur, pas forcément une signature. Du luxe, certes, mais pas tapageur, à des prix «marché» c'est-à-dire calculés par rapport aux coûts de production, contrairement à certaines «oeuvres» de design vendues en galerie. Les éditions des pièces ne sont pas limitées, si ce n'est par la demande.

    La haute facture pourrait bien être un lieu de débat entre les arts décoratifs et le design, champs aux frontières incertaines, qui s'affrontent parfois stérilement. Que vont se dire par exemple les artisans-éditeurs Domeau & Pérès, fervents défricheurs du design, et Philippe Parent, détracteur d'un domaine «stérile depuis vingt ans» ? Les acteurs de ce projet collectif, alliance de carpes et de lapins de luxe, se mettent au pied du mur d'utiles redéfinitions : économiques et esthétiques.

    Par Anne-Marie FEVRE
    Libération.fr vendredi 11 février 2005

     http://www.liberation.fr/page.php?Article=274865

    Design : Philippe Parent, architecte d'intérieur


    «Le design arrive à sa fin»


    Philippe Parent Studio, 45, rue de Bourgogne, 75 007. tél:01 45 51 15 85.

    La faconde provocatrice de Philippe Parent (56 ans) est inversement proportionnelle à la force cosy-tranquille de sa galerie, rue de Bourgogne. Sa commode Rondin (1999), en chêne, éclaire bien la démarche de cet ensemblier et architecte d'intérieur: s'appuyer sur les métiers d'art pour créer un meuble à la ligne inédite, intemporelle. Mais son excitation de l'heure, ce n'est pas de vanter ses pièces. Il a plus à coeur d'expliquer son engagement pour la haute facture, regroupement qu'il attendait depuis longtemps. Il y voit «une salutaire réaction à la chapelle design créée par les médias depuis vingt ans, aux dépens des arts décoratifs. Le design de meuble et d'objets arrive à sa fin, il n'est plus que copie. Les designers d'aujourd'hui ne créent que des prototypes, ce sont des peintres du dimanche. Le design ne vise aucun confort, ne s'intéresse pas aux consommateurs. Impossible de rester assis ou allongé sur la Video Lounge de Christophe Pillet. C'est une chaise à regarder!».

    C'est sans langue de bois. Seul le design industriel intégré dans l'entreprise garde un sens pour lui. Cet ancien élève de l'école Boulle, enseignant par ailleurs au Strate College, s'amuse. Il connaît bien le design, l'a apprécié et défendu dans sa jeunesse. «Le design a eu le mérite d'inventer des produits à prix abordable pour le plus grand nombre. Mais personne n'a égalé la chaise longue des Eames de 1956! Ni la Panton! Il y a vingt ans, je n'ai plus supporté, je me suis mis à détester les lampes Artémide, et toutes les épures issues du Bauhaus.» Parent a fait son retour à la tradition. Pour défendre «tous les conforts, celui de l'oeil, du corps et du toucher, et créer des luminaires doux qui n'agressent pas». Quant aux nouveaux rituels de vie, il n'y croit pas. Deux seules choses ont changé à ses yeux: la télévision, qui a modifié le rôle du salon et entraîné le canapé-vautrage, et la cuisine qui redevient la pièce à vivre. Parent a une vision cadrée, arrêtée, un peu notable. Même si un léger doute le parcourt lorsqu'il s'agit de définir le «contemporain» qu'il met en oeuvre.

    Par Anne-Marie FEVRE
    Liberation, vendredi 11 février 2005
      http://www.liberation.fr/page.php?Article=274867

    Design : Domeau & PErès, fabricants-éditeurs«Défendre l'innovation, bousculer la tradition»



    Domeau & Pérès, 21, rue Voltaire,
    La Garenne-Colombes (92).
    L'exposition : «10 ans de design par 12 créateurs français. 1994-2004.» Centre des arts d'Enghien-les-Bains (95), jusqu'au 3 avril. 01 30 10 85 59.
    Le livre : Domeau et Pérès/Design.
    Dix années de création, édition Bernard Chauveau, 39 €.

    En 1994, deux jeunes artisans travaillent dans la même entreprise de mobilier. Bruno Domeau (né en 1962) est sellier, Philippe Pérès (né en 1970) est tapissier et a été sept ans compagnon. Du savoir-faire, ils en regorgent. «Mais, affirment-ils, on ne se retrouve plus dans le mobilier de style, dans la reproduction du passé.» Alors, ils frappent aux portes des designers, leur proposant «une collaboration sur mesure» pour inventer ensemble des pièces nouvelles. Le premier à leur répondre, c'est Christophe Pillet, pas encore très en vue à l'époque puisqu'il sort tout juste de chez Starck. Ils se font la main ensemble dans un bar musical parisien, un hôtel particulier à Boulogne, tandis que le duo travaille à la diable dans le salon de Bruno. En 1996, ces apprentis «fabricants-éditeurs» s'installent dans un garage de 40 m2, à La Garenne-Colombes. En 1997, ils débutent au Salon du meuble où ils apparaissent comme des ovnis très remarqués. Leur première pièce emblématique, qui reste leur mascotte, c'est la Video Lounge de Pillet, chauffeuse et repose-pieds, version laine ou poulain et pieds inox. Une sculpture de luxe, mais éditée, reproductible. A un prix de marché. «Ce sont d'incroyables artisans que je découvre alors, explique Pillet, capables de toutes les performances techniques. Avec eux, je dessine, ils fabriquent, mais c'est comme si nous étions une même tête guidant de mêmes mains. Avant eux, on avait failli oublier que la haute facture pouvait servir la création contemporaine et l'innovation.»

    Les Domeau & Pérès fêtent aujourd'hui leurs dix ans de création et d'édition de design. Avec un ouvrage intime et collectif où se raconte leur petite saga. Et une exposition lumineuse au Centre des arts d'Enghien-les-Bains, regroupant une partie de leur collection, riche de 40 propositions diversifiées, émanant de douze créateurs, pas des moindres en France. D'Andrée Putman aux Bouroullec. A l'actif du tandem, des «affinités électives» avant tout, des histoires humaines qui se tissent avec Matali Crasset lorsqu'ils essaient de venir à bout de son lit d'appoint Quand Jim monte à Paris, pour le mener à la perfection. Ils sortent du cuir, de la mousse, des tissus, pour explorer d'autres matériaux, le Corian très tôt pour les Bouroullec ou la résine pour Jérôme Olivet et son siège Hyperespace. Ils travaillent aussi, là en duo, pour l'aménagement luxueux de concept cars ou de petits avions. Ils occupent aujourd'hui de plus grands locaux, toujours à La Garenne-Colombes, où niche leur petite société de huit personnes, côté atelier et côté showroom. Leur passion, ils l'expriment encore comme des gamins en caressant la dernière chaise longue Enghien, que Christophe Pillet vient de concevoir en l'honneur de la ville balnéaire. Ou face au dernier siège en cuir de Martin Szekely, Domo. «Il a l'air sévère, dur, mais il faut s'asseoir, s'amusent-ils, il est très confortable.» Ce siège, «du non-design», n'a pas l'image du confort mais il l'apporte par son usage. Domeau & Pérès entendent «défendre l'innovation, de nouveaux usages, bousculant la tradition». Pour eux, la haute facture, c'est une sorte de «petite réunion à l'italienne, de ces grandes maisons comme Edra, Moroso, B & B qui savent faire masse lors du salon de Milan». En tout cas, ils ont les moyens d'en être les fers de lance.

    Par Anne-Marie FEVRE
    Liberation, fr vendredi 11 février 2005

     http://www.liberation.fr/page.php?Article=274868

    Design : Xavier Dohr, designer

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    «Des objets parfaitement finis»

    Xavier Dohr Studio, 25, rue de la Grange-aux-Belles, 75011.
    01 42 01 70 00.

    Senteurs, sons, quadrille de fauteuils, canapés et poufs et petit jardin intérieur. Couleurs aux dominantes marron, cuivre, gris, blanc. Xavier Dohr, 39 ans, a créé un salon très habité plutôt qu'un show room commercial. Qui doit ressembler aux nombreux intérieurs que conçoit ce designer. «Le design, ce n'est pas un style, c'est mixer la technique et la tradition. Un designer donne une réponse esthétique et technique à une problématique posée. J'enlève la déco. Je gomme, je crée des vides, des arêtes légères.» Son long et cossu canapé Nembe perd ainsi de sa massivité, grâce à cette écriture, récurrente dans les pièces de Dohr.

    Le label haute facture des créations de Xavier Dohr s'exprime à travers «des objets dessinés, bien produits, parfaitement finis». Et les matériaux qu'il choisit. Ses bois rares (zébrano veiné d'Afrique, tinéo orangé du Chili, tulipier crème, chêne des marais) ne sont pas teints mais oxydés, à l'ancienne. Ses sièges sont recouverts de jersey, poils d'animal, fibres végétales ou synthétiques. Si ces matériaux ne tirent pas vers le passé, c'est qu'ils sont mis en relation avec de l'acier époxy, de l'inox, ce qui leur donne un sursaut contemporain. Le tabouret Kurdy est recouvert d'un patchwork de quatre peaux différentes. Le luxe n'est pas ostentatoire, couleurs et jeux de matières s'équilibrent, se neutralisent. Le savoir-faire des artisans auquel le créateur fait appel s'exprime par exemple à travers le cuir du tabouret Sukki, qui est traité avec toutes les finitions couture d'un bagage. Quelquefois crie le rouge, la couleur du fauteuil Touma, en peau de cheval, lumineux sursaut.

    Xavier Dohr travaille seul, avec disponibilité, car «le client aime qu'on lui raconte l'histoire d'une pièce». Il gère seul aussi ses relations avec de nombreux ateliers. Dans sa collection, il peut y avoir six ans d'écart entre deux canapés : cet ancien élève de l'Ecole supérieure d'arts appliqués et textile de Roubaix, venu de la passementerie qu'il pratique toujours, ne court pas après les tendances. Il a inventé la sienne : la volupté monacale mordorée. Curieusement, son chien à poil blanc, si calme, est en complet écho avec le cadre discrètement sensuel qu'il sait mettre en scène.

    Par Anne-Marie FEVRE
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    vendredi 11 février 2005 (Liberation - 06:00)
    http://www.liberation.fr/page.php?Article=274866#


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  • Michel Onfray en guerre contre les monothéismes

    Dans son « Traité d'athéologie » (Grasset) Michel Onfray, le défenseur du matérialisme et de l'hédonisme s'en prend à ces extincteurs de vie que sont à ses yeux les religions. Un procès à charge qui réjouira ceux qui pensent vivre un retour de l'obscurantisme et agacera ceux qui croient que l'Occident est né de la rupture du Décalogue

    <intertitre />Le Point : Vous reprochez aux religions d'être performatives, mais dès le début de votre livre vous affirmez que les religions sont des fariboles, des « contes pour enfants ». Votre « athéisme athée » ne relève-t-il pas de la croyance ? Avez-vous une chance d'être entendu d'un croyant ?</intertitre />

    Michel Onfray : Vous le dites vous-même, c'est au début du livre : j'ose espérer, une fois la totalité du livre lu, que vous trouverez quelques arguments en faveur de la démonstration. L'idée de l'athéisme comme croyance est, pardonnez-moi, plutôt attendue... La croyance des religions s'appuie sur des affirmations gratuites : Dieu existe, il crée le monde, Jésus meurt et ressuscite. Or il existe un autre registre intellectuel qui consiste à affirmer que Dieu est une fiction fabriquée par les hommes pour conjurer l'angoisse et la peur de la mort. Enfin, je ne m'adresse pas particulièrement aux croyants, ni à personne d'ailleurs. J'essaie de rendre possible une pensée athée franche et nette.

    <intertitre />La faiblesse et la peur de la mort vous semblent-elles si méprisables ? N'avez-vous jamais ressenti cette angoisse de la finitude humaine ?</intertitre />

    Je ne moralise pas ni ne méprise... Je ne hais pas les faibles ou la faiblesse, mais il y a mieux à faire que le bovarysme, le déni ou le refus pur et simple de l'évidence et de la vérité tragique du monde. La philosophie fait place à autre chose que des solutions de fuite. Quant à la finitude humaine, je l'ai ressentie, et plus souvent qu'à mon tour, mais on ne peut pas résoudre les problèmes qu'elle soulève par la pensée magique.

    <intertitre />Mais l'humanité dont vous rêvez, délivrée de la négativité, de la culpabilité, du mal, cette humanité « libre, solaire, forte », n'est-elle pas, elle aussi, un rêve d'enfant ?</intertitre />

    Je ne rêve pas d'humanité, je ne propose pas d'utopie sociale collective, communautaire, généralisée et planétaire, car cette option est devenue une fiction. Contentons-nous d'un humanisme postchrétien à l'usage de ceux qui veulent en finir avec la vie mutilée, ce ne sera déjà pas si mal.

    <intertitre />Pour vous, l'athée est par définition un rebelle. Trouvez-vous subversif ou courageux aujourd'hui de se moquer du pape ou de l'Eglise ? Ne pensez-vous pas, au contraire, que nous assistons à un déclin des religions ?</intertitre />

    L'athée n'est pas par définition subversif, mais, dans un monde dominé par le religieux, il le devient de fait. Je n'ai pas écrit un livre contre le pape et l'Eglise, mais sur les trois monothéismes traités à égalité ; ces trois communautés disposent aujourd'hui de moyens d'intimidation en rapport avec leur puissance. Bien sûr, on observe un déclin de la pratique de la religion chrétienne en Europe, mais c'est ce qui reste de judéo-chrétien dans les cerveaux ou dans les inconscients qui m'intéresse. Lorsque j'ai publié mon premier livre, en 1989, l'athéisme semblait acquis, il était serein. Aujourd'hui, on assiste à une montée en puissance de l'islam sur le terrain politique, la laïcité devient un enjeu de taille. Le gouvernement Raffarin, par nombre d'aspects, réactive les vieilles valeurs chrétiennes : le travail comme vertu (d'où l'abolition des 35 heures, le recul de l'âge de la retraite), la famille comme horizon indépassable (d'où le refus du mariage homosexuel). Sans parler des positions personnelles antiavortement d'un ex-ministre de la Santé...

    <intertitre />On peut difficilement reprocher à quelqu'un, serait-il ministre, ses convictions personnelles chrétiennes. Mais que l'on s'intéresse à la liberté laissée aux croyants, à l'autonomie de la sphère politique ou encore à la possible légitimation de la terreur kamikaze, peut-on traiter les trois monothéismes à égalité ?</intertitre />

    Les traiter à égalité, oui, conclure à l'égalité de leur dangerosité, non... Quand une religion appelle au meurtre des autres qualifiés d'infidèles, si elle vise l'universel - christianisme d'hier et islam d'aujourd'hui, par exemple -, elle est politiquement plus dangereuse que quand elle se donne comme but la construction d'une religion nationale sur la terre dite des ancêtres - judaïsme d'hier et d'aujourd'hui. Fondamentalement, sur le terrain métaphysique, le mécanisme est le même. Concrètement, les effets dans l'Histoire, l'étendue des dégâts sont incomparables.

    <intertitre />Pour vous, la responsabilité est une invention judéo-chrétienne néfaste, puisqu'elle conduit à condamner les hommes au prétexte qu'ils seraient libres de faire ou de ne pas faire le mal. Mais, si on pousse ce raisonnement à son terme, tout « coupable » est une victime.</intertitre />

    C'est vous qui poussez ce raisonnement à son terme... Je me contente, ici, de réfléchir au triangle responsabilité-choix-culpabilité. Dans la conception judéo-chrétienne du libre-arbitre, j'ai choisi d'être philosophe et Dutroux a choisi d'être pédophile. Or Marx et Freud nous montrent qu'il existe des déterminismes et qu'on ne choisit pas librement ce qu'on est. Les parents, le milieu, l'époque et bien d'autres facteurs contribuent à notre identité. Je n'oublie pas que ces déterminismes procèdent aujourd'hui du libéralisme (devenu religion d'Etat dans nombre de pays), qui génère une négativité et une frustration sexuelle, psychologique, affective dont on ne veut pas voir les conséquences. Je vous rappelle qu'il y a peu de gens diplômés de l'enseignement supérieur dans les prisons... De fait, je suis bêtement de gauche : pour moi, la prévention est préférable à la répression, et seule la pratique active de la première en amont justifie qu'on puisse recourir à la seconde.

    <intertitre />D'accord, mais que voulez-vous dire quand vous écrivez que « la soumission à un interdit humain est un renoncement à l'intelligence » ?</intertitre />

    Dans le contexte du livre, il s'agit d'interdits précis - alimentaires, rituels, sexuels, vestimentaires - et non d'interdits majeurs et nécessaires parce que fondateurs de la communauté éthique, sociale, politique. Ces derniers doivent être peu nombreux et radicaux. En revanche, dans la vie quotidienne, trop interdire empêche qu'on respecte ce qu'il faut vraiment s'empêcher de transgresser.

    <intertitre />Là où il y a de l'humain, il y a du rapport de forces, du crime, de la guerre, de la contradiction. Que les religions aient servi à légitimer toute sorte d'atrocités permet-il d'affirmer que tous les maux viennent de Dieu ? N'est-ce pas l'humanité même et plus encore l'Histoire qu'il faut incriminer ?</intertitre />

    Faites-moi l'amitié de reconnaître que je ne dis ni n'écris, ni même ne pense, que « tous les maux viennent de Dieu » ! Je tiens l'Eglise pour coupable et responsable des horreurs de l'Histoire quand elle l'est, mais pas plus - et c'est déjà bien assez accablant pour elle... Certes, ces horreurs tiennent effectivement à la nature humaine, mais que les religions, qui se prétendent d'amour universel, de paix, de tolérance, en rajoutent sur ce terrain, cela me paraît pour le moins contradictoire et paradoxal...

    <intertitre />Les régimes sans Dieu figurent en bonne place au palmarès du sang versé et 1793, que vous citez comme une date positive, ne l'est pas pour tout le monde. Les victimes de l'athéisme vous semblent-elles moins dignes d'intérêt que les victimes des religions ?</intertitre />

    Je ne fais pas de comptabilité morbide. Pas plus que je ne regarde le curriculum des victimes avant de me mettre à réfléchir. Si je reviens sur le nombre des martyrs chrétiens, c'est parce que l'Eglise, qui, sur ce point, est juge et partie, nous parle d'un martyrologe permanent, alors que l'excellent livre de Glenn Bowersock « Rome et le martyre » (Flammarion) révise considérablement à la baisse le chiffre qu'elle donne. Par ailleurs, n'oublions pas que les persécutés se sont promptement faits persécuteurs, et pas à moitié... Faisons de l'Histoire, pas de l'histoire sainte ! Bien sûr, il ne suffit pas qu'un régime soit athée pour qu'il soit innocent ! Si je suis athée, en contrepoint je suis aussi tenant, en politique, d'une gauche libertaire, et donc guère plus confiant dans les religions sociales...

    <intertitre />Le péché originel vous hérisse. Mais, dans la Bible, Eve la croque, la pomme, et cet irréparable définit la condition humaine. Pour vous, ce mythe rend impossible tout désir, mais on peut aussi penser comme Bataille que le désir a besoin de la transgression et la transgression de sacré. Dans votre perspective même, il est paradoxal que vous appeliez Freud à la barre : avec son meurtre du père, son principe de réalité si durement appris, son plaisir entaché de culpabilité, l'homme freudien est plutôt un homme biblique, non ?</intertitre />

    Elle ne croque pas la pomme, il n'y a pas de pomme dans le texte, elle goûte du fruit de l'arbre de la connaissance... Quant à Bataille, il pense ce qu'il veut, on a les jouissances qu'on peut, les miennes ne sont pas dans cette conception très chrétienne de la jouissance dans la transgression. Par ailleurs, en appeler à tel ou tel concept de la psychanalyse n'oblige tout de même pas à souscrire à la totalité de ce que Freud a été, a écrit, a pensé ou même à ce qu'on lui fait dire depuis. L'homme freudien n'est pas biblique, mais libidinal : c'est le génie de cet homme d'avoir pensé au-delà de la théologie - en philosophe.

    <intertitre />« Le monothéisme déteste l'intelligence », décrétez-vous. Comment expliquer qu'il ait également été à l'origine de grandes productions artistiques et littéraires ? N'instruisez-vous pas contre la religion un procès à charge ?</intertitre />

    Il n'a pas été à l'origine, quelle idée ! L'art existe indépendamment des religions, même s'il en subit l'influence. Lascaux démontre qu'on n'a pas attendu le monothéisme pour qu'il y ait de l'art ! La religion ne génère pas l'essence de l'art, elle lui fournit des formes, il y en a d'autres. On ne peut pas non plus dresser un portrait complètement à décharge et prêter à la religion ce qui ne lui revient pas... Recenser ce qu'il faudrait porter au crédit des religions conduirait à un tout autre livre. Et, me semble-t-il, le génie du christianisme a déjà été écrit...

    <intertitre />Mais vous y allez parfois un peu fort ! Vous dénoncez légitimement les prêtres hutus qui ont participé au génocide des Tutsis au Rwanda, mais peut-on dire que « le pape défend activement le massacre de centaines de milliers de Tutsis par les Hutus catholiques » ? Et ne faudrait-il pas mentionner les comportements héroïques de certains prêtres qui ont péri, notamment, dans les camps nazis ?</intertitre />

    N'avoir jamais condamné la discrimination raciale dans le pays, pis, l'avoir pratiquée activement sur le terrain et au plus haut niveau dans les instances officielles de l'Eglise rwandaise, puis se taire alors qu'on peut et qu'on doit défendre les victimes tutsies pendant et après le génocide, enfin demander avant leur procès la clémence pour les bourreaux hutus armés avec le silence complice des autorités religieuses du pays - ce qu'a fait Jean-Paul II -, voilà qui ressemble étrangement au comportement de Pie XII avec les juifs pendant le IIIe Reich, non ? Quant aux prêtres dans les camps, ils étaient enfermés pour leur héroïsme résistant, pas à cause de leur appartenance à l'Eglise catholique : que je sache, la religion chrétienne n'était pas inquiétée officiellement dans le Reich - à la différence des témoins de Jéhovah, qui, eux, devaient arborer le triangle violet. Mais qui s'en souvient ?

    <intertitre />Peut-il exister une humanité sans religion ?</intertitre />

    Il y aura un âge postchrétien, mais il n'existera jamais de civilisation totalement délivrée de la religion. Ce n'est pas une raison pour que les philosophes ne fassent pas leur travail, qui est de contribuer autant que faire se peut au règne de la Raison. C'est pour cela qu'en philosophie comme en politique je travaille de ce côté de la barricade : à gauche, sans Dieu ni clergé. Je tiens en piètre estime les intellectuels qui professent l'athéisme et l'esprit fort pour leur caste rive gauche, mais trouvent la religion nécessaire pour tenir le peuple en laisse. Ces athées d'opérette qui pratiquent la génuflexion au Vatican avant de faire retour au Flore en évitant Billancourt ont une responsabilité considérable dans l'état de misère mentale de notre époque.

    <intertitre />Etre de gauche, c'est être athée ? Que faites-vous de la ou plutôt des traditions chrétiennes de gauche ?</intertitre />

    Tous les mouvements chrétiens de gauche ont été peu ou prou condamnés par l'Eglise. Pour moi, il y a une antinomie radicale entre la religion catholique apostolique et romaine et la gauche, en tout cas celle qui m'intéresse, la gauche laïque, anticléricale. Car, contrairement au chrétien, l'homme de gauche veut le paradis sur Terre.

    <intertitre />Vous évoquez souvent le confort qu'il y a à croire, mais vous êtes insensible à la difficulté d'être un croyant.</intertitre />

    C'est leur problème ! Ils peuvent toujours apostasier et lire les philosophes... Leur erreur est d'aspirer à la sainteté, une vue de l'esprit. Pour ma part, j'aspire à la sagesse, immanente et terrestre. Mieux vaut être un sage partiellement réussi qu'un saint franchement raté

    Michel Onfray "Traité d'athéologie" (Grasset, 278 pages, 18,50 e).

    Propos recueillis par Elisabeth Lévy

    © Le Point,10/02/05 - N°1691 - Page 98 - 2032 mots

    Reperes:

    Cet adversaire des cléricalismes en tout genre n'aimerait guère être qualifié de gourou. Peut-être cet amoureux d'Epicure et de nombre d'auteurs grecs, injustement oubliés selon lui, reconnaîtra-t-il néanmoins comme ses disciples les centaines d'auditeurs qui se pressent chaque semaine au musée des Beaux-Arts de Caen où se tiennent les séances de son Université populaire. Ce « nietzschéen de gauche » qui a quitté l'Education nationale pour mettre la philosophie à portée de tous poursuit l'élaboration de ce qu'on pourrait appeler une antiphilosophie. Qu'on soit ou pas d'accord avec cette pensée libertaire qui entend libérer la sensualité de toute culpabilité, il faut admettre qu'Onfray a le mérite de la défendre avec allégresse. C'est peut-être pour cela que, dans une époque marquée par l'esprit de sérieux, la liste est longue de ceux qui semblent voir en lui une sorte de grand frère.

    A lire  de Michel Onfray:

     « La sculpture de soi », Grasset, 1993 (prix Médicis Essai).

    « Politique du rebelle », Grasset, 1997.

    « Antimanuel de philosophie », Bréal, 2001.

    « Féeries anatomiques , généalogie du corps faustien », Grasset, 2003.

    « La communauté philosophique » (manifeste pour l'Université populaire), Galilée, 2004.


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  • Chez Toni & Guy, un DJ rythme votre coupe de cheveux.

    La bande-son de nos vies


    Restaurants, magasins, hôtels, gares, ont de plus en plus recours à des professionnels pour composer leur identité sonore. Enquête sur cette nouvelle forme de design.
    La musique est-elle un art décoratif ? Peut-elle être utilisée au même titre qu'une paire de rideaux, un tapis, un coussin, un encorbellement, un crépit, une échauguette ? On pourrait croire que non, mais, depuis plusieurs années, la vogue du «design sonore» tend à faire de l'harmonie un artefact.

    D'une certaine manière, avec opéra, ballet ou chanson, la musique devenait le faire-valoir d'une intrigue, d'un drame ou d'un texte. Mais il y avait encore égalité des chances : «Prima la musica» ou «Prima le parole» ? Dilemme ancien et jamais résolu.

    Dans le cas de la musique d'ascenseur, des pianos d'hôtel, des haut-parleurs dans la rue, les grandes surfaces, sur les plages ou les pistes de ski ; dans le cas des fameuses compilations de Béatrice Ardisson et des mélodies d'aéroport, les notes de la gamme sont devenues partie intégrante de notre paysage auditif, tout comme le chant des oiseaux ou le bruit du vent.

    La musique est désormais soumise aux lois de temps, du lieu, de l'humeur. Car on la compose - ou on l'arrange - pour qu'elle se modèle sur une ambiance, mais jamais ne la crée. Du paysage naît la musique, et non l'inverse. C'est le Chesterfield qui appelle le jazz étouffé, tout comme les rayonnages du Cora de Creil appellent les disques de Florent Pagny...


    Paradoxalement, c'est en se démarquant - en se dépersonnalisant - que la musique devient un organe à part entière. Désormais, la musique est partout car nous l'avons rendue naturelle. Elle n'est plus luxe ni choix : elle est évidence. On ne la distingue même plus, et il faut une certaine dose de concentration pour remarquer ici un solo de guitare, là un rythme de mérengué. Nous l'avons absorbée, phagocytée, et elle fait partie de notre constitution, pour ne pas dire de notre physiologie.

    C'est alors le silence qui choque et qui insulte...


    "Qu'on le veuille ou non : le futur est dans le tympan. Le XXIe siècle sera celui de l'Ecoute, ou il ne sera pas !" Nicolas d'Estiennes d'Orves


    Designers sonores : gourous du tympan
    Fondateur de l'unité de design sonore à l'Ircam et musicien (il a notamment composé la musique du film Homo sapiens, diffusé sur France 3), Louis Dandrel présente le design sonore de la manière suivante : «C'est une profession qui consiste à concevoir des sons utiles. On pourrait la définir avec la devise d'un des pères du design, Raymond Loewy : "Form follows function" (la forme découle de la fonction). Ce qui n'exclut pas la dimension esthétique. Aujourd'hui, ce métier a de multiples applications. Architecturales : un espace "s'accorde" comme un instrument de musique. Une gare, par exemple. Le designer sonore s'applique à domestiquer tous les sons émis par les usagers, le passage des trains, les annonces vocales. Veille à ce que les bruits gênants soient absorbés - par des matériaux de construction, des doubles parois, etc. -, et les sons utiles clarifiés ou amplifiés. J'entends par "son utile" les signaux sonores. Quand j'ai créé celui de la SNCF, j'ai dû résoudre des problèmes techniques : éviter la réverbération sonore, permettre une perception nette dans toute la gare. Interviennent aussi les facteurs de fonctionnalité : pour obtenir une intelligibilité optimale, il fallait bannir la mélodie et favoriser la neutralité. Concevoir la sonnerie d'un téléphone ou le vrombissement d'un moteur participe aussi du design sonore. Enfin, le décryptage sociologique d'un son (une porte qui claque, un soupir, un bruit de pas), en est encore une autre forme. Attention aux confusions cependant. Tout d'abord avec l'art, mais aussi avec la communication et le marketing. On entre alors dans le frivole. Faire passer pour "design" un DJ dans un magasin, c'est une véritable imposture.»
    Propos recueillis par Astrid Eliard

    Lady Ardisong
    Tout le monde en parle, de Béatrice Ardisson. Du moins, tout le monde l’écoute. Restaurants, hôtels et magasins en vue s’arrachent le logiciel de diffusion de sons design
    qu’elle a créé avec un ingénieur informatique, Olivier Saunier. Le principe de ce Sound Design System : en échange du paiement d’une licence (de 3 000 € à 5 000 € en moyenne) et d’une redevance annuelle, lady Ardisong vous fournit une ambiance musicale personnalisée qu’elle confectionne elle-même à partir de reprises et de créations de DJ. Vous pouvez gérer cette bande-son à partir d’un boîtier ou bien directement sur internet. Une quinzaine d’enseignes prestigieuses diffusent déjà sa musique : les hôtels Bristol et Crillon (Paris), Métropole (Monaco), le restaurant Kong, le Groupe Barrière, les magasins Sephora, le Drugstore Publicis et Vuitton au Japon. « J’ai constitué une base de données de plus de 20 000 titres, confie Béatrice Ardisson, dont 9 000 qui tournent en sound design. Les thèmes sont très variés : cela va du black power à la sugar pop, en passant par le jazz et le swing, très à la mode en ce moment. » Parallèlement, la reine de la reprise continue à assurer l’habillage sonore de « Paris dernière », l’émission créée par son époux sur Paris Première (dont les compilations s’arrachent chez les disquaires). Et elle ne manque pas de projets : un disque pour Sephora, des musiques de films, le développement de la collection Mania chez Naïve et, peut-être avant la fin de l’année, le lancement d’un juke-box nouvelle génération.
    Renseignements :
    contact@ardisong.com

    Le marketing du son
    Dans la publicité, le grand public retient plus les sons
    que les images, constate Christian Blachas, producteur
    de « Culture Pub » et directeur de CB News. Partant de ce principe, les marques soignent leur identité sonore. Une campagne de publicité réussie, c’est un jingle qui devient un tube. Ainsi, le petit air de « Chambourcy, oh oui ! », un des premiers succès du genre. Designer sonore à l’agence Capitaine Plouf, Guillaume Le Guen confirme la nouvelle exigence des marques en matière de son. A titre d’exemple, Peugeot travaille le bruit des portières et celui des moteurs (qui ne vrombissent pas mais soufflent). Macintosh porte le plus grand soin à ses signaux d’erreur ou d’enregistrement. S. T. Dupont surveille le « cling ! » cristallin des briquets de luxe qu’il fabrique. Au bout de la chaîne de production, des « madames Cling ! » testent le son d’ouverture des briquets. A leur tour, les grandes
    enseignes succombent au marketing sonore. L’institut Lancôme a confié à l’agence Sixième Son le travail d’habillage musical de son espace. Ainsi, des créations cohérentes avec les valeurs de la marque (par exemple, la féminité, que l’on retrouve dans des musiques douces) sontelles diffusées dans la boutique, l’espace parfums
    et même le spa. Au Printemps de l’Homme, l’ambiance est urbaine et la musique très différente des autres étages du magasin. Chez Toni & Guy, chacun doit se sentir chez soi.
    Les coiffeurs programment donc des musiques qui varient
    selon les salons : hype, lounge ou underground. On évoque là un « marketing sonore sauvage », en adéquation avec la culture de l’entreprise. Pour goûter au silence, mieux vaut rester chez soi.

    Concert téléphonique
    Amoins d’apprécier la version flûte de pan des Quatre Saisons ou la Lettre à Elise massacrée à l’orgue Bontempi, l’attente téléphonique est souvent synonyme de supplice. « La musique est souvent le détail qui gâche tout. Si celle-ci n’est pas appropriée, c’est l’image de toute l’entreprise qui peut en pâtir », affirme Fabrice Aristaghes
    de L’Oreille Cassée *, l’une des sociétés qui a compris qu’entre deux interlocuteurs, le combiné peut susurrer bien des choses. Du sur mesure ! D’agréables mélodies
    composées par de vrais musiciens, voilà ce qu’il propose. « Nous traduisons en musique les valeurs que l’entreprise désire exprimer, ce qu’elle veut montrer d’elle-même : la
    jeunesse, le dynamisme, l’environnement, la famille… », explique-t-il. Son art se rapproche du graphisme, il
    travaille la matière sonore pour la rendre expressive. Résultat : l’attente, par définition non désirée, devient très supportable.

    La science des stimuli
    Quels sons perçus à l’intérieur d’une voiture peuvent lui conférer une aura de puissance ? Quelle hauteur de notes choisir pour qu’un jingle d’aéroport soit agréable à l’oreille et parfaitement perçu malgré le brouhaha ? Quel type de sonnerie permet de localiser le plus rapidement possible un portable enfoui au fond d’un sac ? Ces questions inhérentes au design sonore ont leurs spécialistes : les psychoacousticiens. Science de la perception des sons, la psychoacoustique étudie les relations entre les stimuli sonores et les sensations qu’ils provoquent. A partir de mesures scientifiques et de tests physiques et psychologiques sur des « auditeurs », elle traque le son parfait : audible, adapté à la situation d’écoute, plaisant. Et, de façon plus enfouie, le plus proche possible de l’image mentale que l’objet est censé véhiculer.

    Paris dans votre oreille
    Lounge, ambiant, chill out… Autant d’appellations sibyllines pour le profane. Ces termes témoignent des diverses déclinaisons de la nouvelle musique d’ambiance. Il s’agit d’une musique électronique tranquille et soyeuse, à écouter en fond sonore pour se détendre. Les endroits chics parisiens l’ont adoptée pour son côté soft, son élégance à la mesure de leur image. Surfant sur la vague techno, beaucoup possèdent d’ailleurs leur DJ maison, ambassadeur de l’esprit du lieu. Initié par le Cafe Del Mar, du café du même nom à Ibiza (plus de 9 millions d’albums vendus), les premières compilations lounge apparaissent en 1999. Le phénomène est suivi par l’Hôtel Costes à Paris, le Buddha Bar, le Kong, les compilations Saint-Germain ou Paris Lounge, qui développent le même concept : restituer l’ambiance qui règne dans un lieu. Sur un total de sept volumes, l’Hôtel Costes s’est vendu à 1,8 million d’exemplaires, dont une grande part à l’étranger. Cet engouement exceptionnel se fonde sur la notoriété des lieux concernés. Avec son cortège de stars, l’Hôtel Costes représente une certaine image de la France glamour. La compilation véhicule alors une émotion unique, chargée de symboles et de souvenirs. Un choix inattendu face à la classique tour Eiffel porte-clefs.

    Des stages pour s’initier
    L’Ircam propose des stages de design sonore. Du 14 au 16 février, à destination des musiciens, compositeurs et concepteurs sonores ; et du 22 au 25 mars pour les industriels et les architectes intégrant le son dans leurs projets (1, place Igor-Stravinsky, 75004 Paris ; 01.44.78.48.43).

    Figaro Magazine

    05 février 2005


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  • Les nouveaux mâles se cherchent

    Bijoux, produits de beauté... Ils n'ont jamais autant pris soin de leur corps et de leur look. C'est le triomphe du «métrosexuel», cet urbain branché qui s'approprie une part de féminité.


    Les «métrosexuels» sont parmi nous. Impossible de regarder une publicité, d'ouvrir un magazine, voire de suivre un match de foot à la télé sans tomber nez à nez avec cette créature. Les métrosexuels sont les cousins des bobos, cette tribu qui occupe le devant de la scène depuis deux ou trois ans, empruntant à la fois aux bourgeois et aux bohèmes. Le métrosexuel, lui, est un mélange de dandy et de gay mâtiné d'une pointe de «mac». Il se pomponne, redécouvre l'art du rasage, se met des crèmes sur le visage, se fait un regard de braise grâce à quelque khôl spécialement concocté pour lui et peut parfois se mettre un peu de vernis sur les ongles. Un sarong fuchsia ou une veste mauve des couturiers italiens Dolce & Gabbana ne l'intimident pas le moins du monde, au contraire. Mais - tout est dans ce détail - il n'est pas homosexuel. Sophistiqué, attentif à lui-même et aux autres, le métrosexuel «n'a pas peur de soigner sa personne et d'apprécier les choses raffinées», explique le site Internet BeMetro.com, feuille de route du nouveau mâle.
    Icônes de cette tendance: les footballeurs David Beckham ou Djibril Cissé, le rugbyman Frédéric Michalak, les membres du groupe Kyo, révélation de l'année aux dernières Victoires de la musique, Edouard Baer ou, mieux, Ariel Wizman. Même les rappeurs, qui prônent souvent des valeurs très machos, voire homophobes, s'y mettent: gros bijoux et pantalons satinés, coupes de cheveux travaillées, corps sculpté... «Ces hommes deviennent des objets, explique Christine de Panafieu, fondatrice de Cosight, un cabinet de conseil. Chez eux, le muscle n'est pas seulement un attribut fonctionnel. Il a une valeur esthétique, comme les seins chez la femme.»


    Le rôle de l'élévation du niveau de vie Frédéric Loeb, conseiller en innovation, résume: «Aujourd'hui, les épaules du métrosexuel sont l'équivalent du décolleté chez la femme.» Le néologisme est né en 1994, sous la plume de l'écrivain britannique Mark Simpson, qui ironisait sur les effets du consumérisme et des nouveaux magazines pour hommes. Mais le mot fait le tour de la planète quand il est repris, en juin 2003, par Marian Salzman, chief strategy officer à l'agence de publicité Euro RSCG Worldwide, à New York. Il désigne un trentenaire urbain (d'où «métro», pour métropolitain), branché, prenant grand soin de son corps et de tout son être. Depuis, on a vu fleurir un tas d'autres termes: hétéroflexibles, pomosexuels (comprendre «postmodernes sexuels»), voire hétérofolles. Le phénomène ne devrait pas longtemps rester urbain: TF 1 s'apprête en effet à adapter l'émission de téléréalité américaine Queer Eye For a Straight Guy, dans laquelle un groupe d'homosexuels prend en main un hétéro et se charge de le transformer en métrosexuel, le relookant et modifiant jusqu'à son appartement. L'apparition de cette tendance tient pour une grande part à l'élévation du niveau de vie, même si l'on peut dire qu'au XVIIIe siècle des aristocrates poudrés et enrubannés ont été des métrosexuels précurseurs. «Après la Seconde Guerre mondiale, explique l'historien André Rauch, qui publiera en octobre prochain L'Identité masculine ou la revanche des femmes au XXe siècle (Hachette), la bourgeoisie a pris l'habitude de se soigner, d'aller plus souvent chez le coiffeur. Cela restait limité aux classes aisées. Aujourd'hui, la consommation est soutenue par une vaste gamme de produits.» Désormais, 80% des gens ont les moyens de s'offrir ce luxe. Et ils ne s'en privent pas. Les mâles ont dépensé 50 millions d'euros en produits de beauté en 2002.


    Certains bouleversements sociaux ont aussi préparé l'avènement de cet homme nouveau. «Dans notre société, il y a une survalorisation du plaisir, affirme André Rauch. Nos grands-parents pensaient qu'il y avait une vie après la mort. Aujourd'hui, cette idée est relativement absente.» S'il n'y a pas d'au-delà, autant avoir du plaisir ici-bas. Le métrosexuel est aussi l'un des symboles visibles de la disparition de la figure emblématique du père et de la fameuse crise de l'identité masculine. «Les métrosexuels sont la partie émergée de l'iceberg,», note Valérie Colin-Simard, dont l'ouvrage Nos hommes à nu (Plon) est consacré au décryptage des bouleversements du (de l'ex-?) sexe fort. Quand on n'a plus besoin de lui pour représenter l'autorité, le père peut s'épiler ou porter des bijoux. Surtout qu'il n'est plus le chef de famille. Au sein du couple, les rôles se sont équilibrés, les femmes se sont approprié ce qui, pendant des générations, relevait du rôle traditionnel de l'homme: elles travaillent, sont chefs d'entreprise, gagnent parfois plus que leur conjoint (pour 5% d'entre elles), décident quand elles veulent des enfants. Bref, dans les pays occidentaux, elles peuvent vivre sans les hommes. Alors, ceux-ci s'approprient cette part de féminité qu'elles ont laissé tomber. «Il y a en ce moment une sorte de recomposition, affirme la sociologue Christine Castelain-Meunier [La Place des hommes et les métamorphoses de la famille, PUF]. Les hommes sont en train de se remettre du coup de grisou engendré par le féminisme et de se réapproprier leur identité.»


    Le métrosexuel est aussi le fils d'une société plus infantile, «adolescentrique». «Le modèle n'est plus l'adulte, mais, l'adolescent, explique Frédéric Loeb. Il n'y a qu'à regarder l'humour actuel ou l'engouement pour le foot, un truc de gosse.» La faute, selon le psychanalyste Tony Anatrella, à la génération de 68. Ce sont des adolescents qui ont élevé des enfants. Résultat, explique-t-il, à 30 ans, ce sont toujours des ados.


    Le métrosexuel annonce un changement plus profond encore qui touche les hommes et les femmes. «On est au début de ce que les Américains appellent la gender flexibility (l'élasticité des genres), explique Christine de Panafieu. Jusqu'à aujourd'hui, chacun de nous était défini par son âge et son sexe. C'est ce qui structurait notre vie. Désormais, l'être humain se perçoit comme un mutant: il reste jeune plus longtemps et, grâce à la science, il modifie son corps.» Le genre devient donc accessoire. Ce qui compte, c'est le comportement. Dans ses études, Frédéric Loeb affirme avoir décelé non plus 2 sexes différents, mais 11!


    Pourtant, la réaction s'organise et cette mutation pourrait n'être qu'un effet de mode. Déjà les nouveaux rebelles arrivent. «Leur modèle est le rappeur Eminem, affirme le publicitaire Nicolas Riou, auteur de Pub Fiction [éd. d'Organisation]. Eux surajoutent les signes extérieurs de virilité, ils sont agressifs avec les femmes.» Il faudra encore un peu de temps avant que l'homme soit une femme comme les autres.


    Inquiets de leur virilité

    par Julien Bordier

    Enlarge your penis! Que l'internaute qui n'a jamais reçu de spam vantant une boîte de pilules miraculeuses lève la main! De nombreux sites Web - Penisexpert.com, Grand-penis.com, Quelpenis.com et Gros-penis.com pour les leaders - promettent monts et merveilles anatomiques, recevant jusqu'à 2 000 visiteurs par jour. La méthode, «héritée des tribus africaines» et dite «de stretching sexuel», vous coûtera entre 30 et 70 euros. Une affaire. Si ce n'est pas un marché, ça y ressemble.

    On dirait que les hommes, en 2004, sont toujours obnubilés par la taille de leur service trois pièces. «Ces préoccupations sont dues à un manque de confiance en soi, explique le psychiatre-sexologue Jean-Roger Dintrans, chargé de cours à Paris V et à Paris VII. Le pénis n'est que le point de cristallisation d'une angoisse sous-jacente.» Les calibres du cinéma porno ne sont pas les seuls responsables de ce complexe. Le Dr Ronald Virag, dans Histoires de pénis (Albin Michel), rapporte le cas de ce divorcé de 39 ans démoli par la réflexion de sa nouvelle partenaire: «C'est tout ce que tu as à me montrer!»

    «Tant qu'on n'enseignera pas à l'école que la longueur de la verge n'a aucun rapport avec la virilité, beaucoup continueront à se demander avec inquiétude s'ils sont normaux», souligne Florence Montreynaud, historienne et philologue, dans Appeler une chatte... Mots et plaisirs du sexe (Calmann-Lévy). Ainsi, «33% des hommes seraient prêts à bénéficier d'une augmentation du sexe,» note le Dr Sylvie Abraham, chirurgienne plasticienne à Paris, dans son livre La Chirurgie esthétique au masculin (Mazarine). Cela n'a pas toujours été le cas.

    «Pour les Grecs anciens, la beauté idéale de l'homme viril se résumait à l'association d'un petit pénis et de fesses musclées. [...] volumineux [...] (il) était synonyme de débauche et de sodomie passive», racontent Marc Bonnard, psychiatre, et Michel Schouman, urologue-andrologue, dans Histoires du pénis (Le Rocher). Chez les Desana-Tukano, Indiens de Colombie, pour avoir un statut social élevé, mieux vaut posséder un pénis de la taille d'un colibri.

    Les cas pathologiques de micropénis étant extrêmement rares, ces hommes en quête d'identité souffriraient plutôt de dysmorphophobie: la conviction profonde, jusqu'à l'angoisse et à la souffrance, que tout le corps, ou une partie, est anormal - en l'occurrence trop petit. Certains vont jusqu'à passer sur le billard pour se faire allonger ou épaissir le pénis. Comptez entre 2 000 et 5 000 euros. Mais qui est prêt à subir ce genre de tortures pour recouvrer sa confiance de mâle? «Des hommes de tous les horizons professionnels, entre 20 et 40 ans, répond Sylvie Abraham. Contrairement à ce que l'on pourrait croire, ils ont tous eu des expériences sexuelles satisfaisantes.»

    Si vous préférez rester chez vous, la palette des solutions, fantaisistes ou sérieuses, est pléthorique: pilules, extenseurs, patchs, pommades, vacuum, manipulations physiques... Avis aux amateurs.

    par Jean-Sébastien Stehli, Natacha Czerwinski

    L'Express du 08/03/2004
    http://www.lexpress.fr/info/societe/dossier/homme/dossier.asp


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